Septembre 2003
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Dans le sud de l’océan Pacifique, les
albatros pêchent souvent les appâts accrochés aux lignes des palangriers avant que
les hameçons n’aient coulé. Crédit photo : foreststandbird.org/nz
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De retour sur cette plage d’Hawaï, j’erre parmi les restes de centaines d’oiseaux de mer,
principalement des jeunes albatros. Leurs corps a été nettoyé par les crabes terrestres qui n’ont
laissé que les os et une variété incroyable de déchets en plastiques et autres débris incrustés
dans leur duvet en décomposition.
Cette même histoire s’est répétée sur presque toutes les îles que nous avons explorées au cours
de notre expédition. Bien que situées à des milliers de miles des premiers centres de la
civilisation, le paysage est souillé par les produits issus des sociétés humaines : briquets
jetables, balles de golf, verre, caoutchouc, brosses à dents, épingles de nourrice…la liste est
sans fin et déprimé, je me souviens du titre d’un livre du philosophe Hannah Arendt : « La
Banalité du Mal » (The Banality of Evil). Car nous n’avons pas affaire ici aux ruines d’un
âge héroïque, mais aux ordures d’une culture basée sur les distractions et le jetable. Elles sont
banales, triviales, inutiles et fatales.
Le tourbillon océanique du Pacifique nord est une zone de convergence – une immensité de 2000
miles qui entraînent les eaux de tout l’océan du Pacifique Nord et transportent des quantités
inimaginables de déchets en plastique vers les îles du nord-ouest d’Hawaï.
Lorsque nous étions sur l’île de Midway, nous avons été témoins du déchargement de 80 tonnes de
déchets récoltés par la NOAA (US National Oceanic and Atmospheric Administration dans les eaux
des îles voisines de Pearl et de Hermes). Cela nous a paru impressionnant jusqu’à ce que nous
apprenions que leur navire n’était autorisé à récolter les déchets qu’à 12 mètres de profondeur maximale.
Notre propre équipe est descendue plus bas pour aider à retirer des filets de pêche emmêlés. Ce fut
un travail long et difficile. Et cela représente si peu par rapport à l’ampleur de la tâche à accomplir.
Les efforts officiels entrepris pour nettoyer les fonds sont saisonniers et limités par les contraintes
budgétaires. Ils ne peuvent venir à bout de ces déchets qui s’accumulent.
À certains moments, je trouvais même difficile de marcher sur ces îles car le sol était couvert
d’ordures déposées par les vagues. Ce n’était pas « comme » marcher dans une décharge - car c’était
véritablement une décharge. Balles de golf, jouets d’enfants, flotteurs de pêche, stylos billes, et même
des écrans d’ordinateurs. Ce n’est qu’en levant les yeux vers le ciel que je pouvais réaliser que je me
trouvais sur une île déserte au milieu du Pacifique et non dans une banlieue urbaine. C’est le rêve macabre
d’un commerçant qui distribue mondialement ses produits et qui devenu complètement fou furieux.

Cet été, sur les atolls de Pearl et Hermes dans les
îles du nord-ouest d’Hawaï. Crédit photo : Tom Ordway, Ocean Futures Society
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Ces ordures seraient simplement déprimantes si elles ne présentaient pas également un danger pour la
vie marine. Les filets abandonnés ou jetés recouvrent les branches de corail et capturent d’autres déchets
pendant les tempêtes. Secoués par les forts courants, ils cisaillent les coraux comme du fil dentaire
nettoyant une dent. Les phoques et les tortues de mer avalent des déchets et meurent d’occlusion
intestinale.
Le plus déchirant est la situation des albatros. Pendant la saison de nidification, les parents volent
pendant des journées entières, parfois même des semaines pour trouver de la nourriture pour leurs poussins.
Les œufs de poissons volants qui sont pondus sur des débris flottants représentent l’un de leur mets favori.
Cela ne pose pas de problème s’il s’agit d’une feuille, d’une brindille ou autre substance végétale. Mais il
s’agit de plus en plus souvent de déchets provenant de produits manufacturés.
Le verre, le plastique et d’autres matériaux sur lesquels sont accrochés les œufs sont attrapés par les
oiseaux avec adresse. L’albatros adulte avale le tout, retourne au nid et régurgite ce mélange mortel dans
le bec de ses poussins. Mais les jeunes oiseaux sont incapables de digérer le plastique qui s’accumule dans
leur organisme pendant les six premiers mois de leur vie finissant par réduire le poussin à la famine et à
la mort.
Il serait trop facile de pointer du doigt un seul groupe de personnes, une culture, une nation. Et résoudre
le problème des déchets en mer est plus compliqué que pourchasser un bateau de pêche qui braconne – ce qui
n’est pourtant pas simple. Car les ordures à mes pieds proviennent de toutes les régions du monde – les
Etats-Unis, le Japon, la France, la Chine. Une pollution de ce type ne connaît pas de frontières. Elle est
notre problème à tous. Elle fait partie de notre mode de vie, des choix que nous avons faits dans nos vies
quotidiennes.
Un briquet venu de Paris, encore à moitié plein d’essence, étouffe un albatros sur l’atoll de Midway.
Absurde et pourtant de plus en plus inévitable. À nouveau, le lien entre toutes choses se révèle de façon
frappante dans un endroit considéré comme « loin de tout ». Nous devons voir ces liens plus clairement là où
nous pouvons vraiment faire quelque chose – à la caisse d’un magasin et dans nos maisons.


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