Keiko est mort en liberté

Décembre 2003
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par Jean-Michel Cousteau

En apprenant la mort de Keiko, je suis – comme tant d’entre nous – envahi par un mélange d’émotions diverses et je me pose des questions. Cette nouvelle m’affecte comme le ferait le décès d’un guide respecté ou celui d’un professeur aimé, ce que Keiko représentait pour de nombreuses personnes. N’oublions pas qu’il fut un jour un mammifère malade et captif, mais qu’il fut sauvé grâce à un programme de réhabilitation à la vie sauvage long et difficile. Il a ainsi retrouvé la dignité d’une vie libre dans l’océan où il est né.

L’histoire de Keiko est un conte plein d’espoir qui nous donne un avertissement. Il y est question de progrès scientifiques et de la façon dont nos mentalités ont complètement changé en ce qui concerne nos relations avec la nature.

Souvenons-nous. La destinée de Keiko est liée à sa célébrité suite au film Sauvez Willy, l’histoire d’un orque captif qui retrouve sa liberté – mais il s’agissait d’une fiction. Bien qu’il air joué le rôle de Willy, Keiko était bien différent : c’était un orque malade, enfermé à Mexico – une ville située en altitude - dans un bassin trop petit. Il participait alors à un spectacle marin. Le public, enthousiasmé par l’histoire de Willy, ne pouvait supporter une telle hypocrisie et un mouvement s’est constitué pour « Sauver Keiko ». Grâce à l’engagement remarquable d’un groupe de gens très motivé qui a fourni la logistique, réuni les fonds et rassemblé l’expertise nécessaire, le programme pour sauver Keiko fut soutenu par de plus en plus de monde et a pu démarrer.


Keiko est mort le 12 décembre 2003 libre dans l’océan à la suite de causes naturelles. Il a touché le cœur de millions de gens dans le monde et nous a beaucoup appris non seulement sur les orques mais aussi sur nous-mêmes.  Crédit photo : Tom Ordway, Ocean Futures Society


Keiko a passé les dernières années de sa vie dans les eaux claires et froides de l’Atlantique Nord où il a retrouvé son milieu naturel.  Crédit photo : Blair Mott, Ocean Fhutures Society

Cela a été un privilège pour moi et pour l’équipe d’Océan Futures d’avoir participé très activement à cette réintroduction de Keiko dans la nature. Nous avons fait partie de l’équipe qui l’a suivi quotidiennement, l’a nourri, a travaillé durement sur la mise au point des protocoles afin qu’il réapprenne à se comporter comme une baleine sauvage normale et qui a débattu souvent sur le sens de cette démarche. Tous ces efforts avait un objectif clair : permettre à Keiko de retrouver une bonne santé, lui offrir le choix de la liberté et apprendre un certain nombre de choses grâce à ce programme.

Le succès de l’opération est réel : Keiko a passé la porte de la liberté il y a trois ans, il a rencontré des orques sauvages, il s’est nourri, a effectué de longs trajets dans l’océan se dirigeant dans les mers du Nord où il est né et il a réalisé chaque jour des choix grâce à sa précieuse liberté retrouvée qui a nécessité tant d’efforts de notre part. Nous ne pouvons ignorer le fait que sa décision a souvent été de rechercher la compagnie des hommes. Mais sa mort n’est pas aujourd’hui un échec. Keiko était mourant lorsqu’il était à Mexico et serait mort il y a des années si nous n’étions pas intervenus. Sa mort aurait été à peine remarquée.

Qu’avons-nous appris ? Le besoin de mieux comprendre Keiko et ceux de son espèce nous a conduit à entreprendre des recherches sur des populations d’orques sauvages jusque là inconnues. Le Woods Hole Oceanographic Institute a pu analyser les centaines d’heures de vocalisations d’orques qui ont été enregistrées. Toute une bibliothèque de photos d’orques a été constituée qui permet d’identifier les individus et de comptabiliser les populations du nord de l’Atlantique. Différents aspects de la physiologie des orques – des paramètres physiques jusqu’aux analyses d’ADN - ont été étudiés en profondeur grâce à Keiko. De nouvelles technologies de marquage ont été expérimentées afin de suivre ces grands cétacés au cours de leurs déplacements. A travers Keiko, nous avons établi une encyclopédie sur les orques qui nous aidera à mieux protéger les populations sauvages en les comprenant mieux.

Nous avons aussi appris que nous avions tort sur certaines choses. Nous pensions que la dorsale tombante de Keiko était une conséquence de sa captivité jusqu’à ce que nous découvrions des orques sauvages ayant la même caractéristique. Cet exemple prouve que nous en savons fort peu sur la nature alors que notre arrogance nous pousse à croire que nous avons tout compris. La chose la plus importante que Keiko m’a sans doute appris est que nous avons encore bien des choses à découvrir sur le monde océanique et sur les mécanismes qui le maintiennent en bonne santé.

Quelles sont les questions que Keiko nous pose encore ?

La plus importante est la suivante : avons-nous eu raison d’entreprendre ce programme ? Je suis sûr que oui. Nous avons répondu à l’urgence car Keiko était clairement en danger et nous l’avons remis en bonne santé. Nous avons appris qu’un investissement et des efforts énormes sont nécessaires pour tenter de remettre en état ce qui a été détruit. Capturé à l’âge de deux ans, Keiko a sans doute été privé du développement nécessaire qui lui aurait permis de devenir un cétacé complètement libre et adapté à son milieu. Avons-nous offert à Keiko le meilleur traitement possible ? C’est certain. Et encore plus important, Keiko a touché le cœur du monde.

Keiko nous a permis de réaliser quelque chose d’exceptionnel : toute l’histoire du monde se résume à prendre, prendre, prendre encore et à tirer tout ce que nous pouvons de la nature et de la mer. Jamais encore les richesses prodiguées par l’océan n’avaient été aussi menacées. Nous commençons tout juste à comprendre les conséquences de nos actions.

Mais avec Keiko, nous avons essayé de rendre à l’océan ce que nous lui avons pris en permettant à l’un des grands ambassadeur des mers de retrouver son milieu. Il avait attiré notre attention et nous avait obligé à réfléchir à nos actes. Nous avons essayé de réparer ce qui était détruit. Et enfin, nous devons admettre avec humilité que dans la nature, ce que nous détruisons ne peut pas toujours être réparé.

En aidant Keiko, nous avons pu rendre ce que nous avions pris à nous-mêmes, à nos enfants, aux générations futures et à la nature. Ce gigantesque effort prouve que nous sommes concernés et que nous désirons faire mieux dans l’avenir. Keiko continuera à être un ambassadeur de la mer et de la nature auprès des hommes en leur rappelant ce que nous devons faire et ce que nous devons éviter.

Keiko, notre guide, notre ambassadeur du monde sauvage symbolise la complexité, la puissance, la beauté et l’intelligence de l’océan et de la nature toute entière. Mon plus grand espoir est que ces enfants qui nous ont envoyé de l’argent - parfois récolté en vendant des biscuits - afin que Keiko soit libéré continuerons dans cette voie lorsqu’ils seront adultes et devront prendre des décisions. Notre plus grand hommage à Keiko consisterait à ce que tous les jeunes du monde qui ont été fascinés par lui aient dorénavant une vision plus sage des océans et qu’ils aient appris que non seulement les gens protègent ce qu’ils aiment mais aussi que nous devons empêcher la destruction de ce que nous ne pouvons pas réparer.

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Pour en savoir plus sur la vie étonnante de Keiko :

Histoire de Keiko : la chronologie

Photos de Keiko : Galerie De Vue

La Humane Society des Etats-Unis : Emplacement De Visite

Si vous souhaitez nous écrire à propos de la mort de Keiko, envoyez-nous vos messages à contact@oceanfutures.com. Nous les ferons suivre aux personnes concernées.

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