Colline du Capitole - Semaine des Océans
11 juin 2003
Merci pour votre invitation. Récemment, nous avons participé à la production d’une annonce publique d’information de 60 secondes avec la Earth Communications Office (Office de Communication de la Terre) sur la pêche durable. Ce sujet soulève en effet des questions importantes à propos des ressources marines dans l’avenir et des étendues océaniques qu’il nous reste encore à explorer.
À l’époque à laquelle mon père explorait les fonds marins pour la première fois, le problème de la diminution des populations de poissons n’existait pas. Parfois, je pense qu’il a dû s’amuser plus que nous, lorsqu’il suivait la marche des langoustes, lorsqu’il buvait du vin provenant d’amphores coulées au large de la Grèce, ou lorsqu’il dînait avec des cheikhs ravis qu’il ait découvert des champs de pétrole sous-marins. Mais bien conscient du fait que le monde allait changer, il m’a jeté le gant.
La vérité est qu’en termes d’exploration, chaque génération, chaque nouvelle administration doit se lancer à la découverte d’un monde qui a changé de façon imprévisible. Jacques-Yves Cousteau a été influencé par le prince Albert de Monaco, fondateur de l’Institut Océanographique dont mon père fut le directeur pendant 31 ans. L’Institut rassemble une quantité incroyable d’organismes marins, conservés dans du verre et du formol, qui caractérisent ce que j’appelle « l’âge de l’inventaire », lorsque les explorateurs cherchaient surtout à prélever et à décrire les espèces marines.
Lorsque mon père a débuté ses explorations sous-marines avec le scaphandre autonome, une autre époque a commencé. Grâce à cette invention, nous étions capables d’observer le comportement des organismes vivants, de nous demander où va la langouste qui migre, pourquoi et comment les espèces dépendent-elles les unes des autres. La manière dont était désormais conduite l’exploration des océans a changé notre vision des choses, car nous étions à même de comprendre que les êtres vivants établissent des liens entre eux et dépendent du milieu, de la température et de l’apport des fleuves. Nos inventaires devaient inclure les données qui caractérisent tout le système et nous nous sommes aperçus avec surprise que tout est lié.
Nous avons été obligés de comprendre ces systèmes dont nous ne connaissions pas l’existence auparavant. Mais avant de comprendre, pour utiliser une comparaison avec le monde des affaires, nous avons quitté l’Age de l’Inventaire pour pénétrer dans celui de « la consommation de masse ». Notre technologie était devenue si efficace qu’elle nous a laissé avec seulement 1/10ème des grands poissons présents dans l’océan du temps de mon père.
Et maintenant, où allons nous ? En étudiant les océans à un niveau mondial, nous avons réalisé que nous devions dépasser le système des frontières nationales car il était incapable de permettre une gestion efficace du milieu marin et des espèces qui y vivent.
Que nous le voulions ou non, nous sommes à nouveau entrés dans une ère nouvelle qui exige de nouvelles compétences. En prenant un autre exemple tiré du monde des affaires, nous sommes dans la phase de gestion de l’environnement et nous devons établir un plan de gestion. Le Président de la Commission 2000 pour l’Exploration des Océans, appelée maintenant la Commission Pew, l’agenda de la conférence Defying Ocean’s End, la réunion du G8, et le prochain rapport de la Commission pour une Politique des Océans donnent tous la marche à suivre pour éviter la destruction silencieuse des milieux océaniques.
Nous devons suivre leurs recommandations et leur donner vie. Marcel Proust parlait de la même chose lorsqu’il écrivait que le seul véritable voyage d’exploration consiste non pas à aller dans des endroits nouveaux, mais à porter un regard neuf sur les choses. Nous devons explorer avec un regard neuf pour enfin gérer notre écosystème océanique.
Une véritable révolution a déjà commencé grâce à des innovations comme la télédétection ou les techniques de communication modernes qui offrent un accès immédiat à l’information. Nous pouvons aujourd’hui modéliser des phénomènes à l’échelle mondiale et mieux comprendre la complexité de la biodiversité. Tels des enfants, nous commençons par démonter la montre et maintenant nous souhaitons que les aiguilles se remettent à tourner. Cela n’arrivera qu’à un niveau mondial.
À Ocean Futures Society, nous avons mis en place un projet – Le Global Ocean Network (réseau mondial des océans) ou GON- qui est l’un des nombreux exemples possibles de ce qu’il faut faire. Son objectif est de prendre le pouls de l’océan grâce à l’utilisation de satellites, de navires, de bouées, de submersibles, de ROVs, de capteurs et de plusieurs équipes présentes simultanément en divers endroits du globe et travaillant avec la communauté scientifique pour mesurer, enregistrer et étudier l’état de santé des océans. Le GON, comme tout autre système comparable, utilise la révolution des communications et diffuse en temps réel ses informations dans le monde entier grâce à des techniques de pointes en matière d’exploration.
Ainsi, le GON a la capacité de fournir au monde entier des informations sur des problèmes locaux, mais il permet aussi d’inciter localement à participer à la résolution des problèmes planétaires. Nous devons aider les gens à réaliser que l’océan concerne tout le monde, ce qui permettra de lever les barrières politiques et de révéler la véritable nature de l’océan : un seul système dans lequel tout est lié.
Les gouvernements devront êtres spécialement attentifs à cette révolution des communications car les individus décideront bientôt eux-mêmes ce qui doit être fait sans attendre les décisions de leurs représentants. Sur les problèmes de l’environnement, ils seront très impatients et exigeront des informations.
Quels sont les domaines qui doivent êtres explorés ? On dit qu’aujourd’hui, l’exploration se tourne vers l’infiniment petit ou l’infiniment grand auquel j’ajouterais l’invisible – comme le fait que 95% du carbone terrestre se trouve dans les océans. Invisible, il se déplace très lentement grâce aux courants profonds déterminés par les différences de température et de densité des masses d’eau.
Le réchauffement climatique étant lié au carbone, il est fondamental de mieux comprendre l’absorption du carbone par l’océan. La circulation océanique permet de transporter la chaleur, l’eau et le carbone autour de la planète et de maintenir l’équilibre climatique. Dans l’Atlantique Nord, ce système véhicule une quantité d’eau équivalente à 100 fois le débit du fleuve Amazone et la quantité de chaleur qu’il distribue est égale à un quart de celle reçue du soleil. Bien qu’invisible, ses effets sont immenses.
Notre prochaine mission d’exploration nous mènera en juillet dans les îles du nord-ouest d’Hawaï. Elle se fera en partenariat avec la NOAA, le réseau des sanctuaires marins américains, l’Etat d’Hawaï, le Département des pêches et de la Nature. Nous allons poursuivre les efforts entrepris depuis des décennies pour préserver cet archipel de 2000 Km de long. Nous espérons que la région sera déclarée sanctuaire marin national car elle contient 70% des récifs coralliens américains. Comme dans tant d’autres domaines, la coordination avec des groupes aux intérêts différents est difficile et une meilleure connaissance de ces îles est importante pour assurer leur protection.
Nous allons aussi conserver une vision plus traditionnelle de l’exploration. On dit que sans la science, ces voyages ne sont que des promenades. Étant donné le coût exorbitant de l’exploration des océans et l’importance des problèmes soulevés, je pense que nous devons êtres guidés par un institut scientifique, mais je signale juste qu’il existe une différence entre se promener sans but et le faire avec un objectif précis.
Je pense qu’un voyage d’exploration doit être entrepris pour découvrir quelque chose de nouveau et non pour vérifier ou prouver quelque chose que nous savons déjà. Nous ne poserons pas forcément les bonnes questions avant notre départ, mais nous le ferons au cours de la mission. La science réunit la science appliquée - fondée sur des besoins pratiques - et la science fondamentale dont le but est la recherche pure. Nous devons garder l’esprit ouvert et réserver une part de notre budget pour les découvertes inattendues.
C’est ainsi que naissent les opportunités. L’un des articles du Presidential Pannel Guidelines for Exploration (Liste présidentielle des directives pour l’exploration) soulignait : « il faut inciter les entreprises privées à financer la recherche ou la découverte possédant un potentiel commercial ». Nous voici à nouveau dans le monde des affaires, mais il était également souligné que : « il faut mettre au point des mécanismes afin que ceux qui profitent directement de l’exploitation des ressources marines soutiennent la recherche sur leur utilisation durable et respectueuse de l’environnement ». Ainsi, l’exploration peut offrir des opportunités commerciales, mais ne peut pas être pratiquée comme toute autre activité commerciale.
En fait, l’exploration étant dorénavant liée à l’exploitation, nous devons abandonner notre comparaison tirée du monde des affaires pour en établir une tirée du domaine du droit. Dans une cour de justice, l’accusé est présumé innocent tant que sa culpabilité n’a pas été prouvée. Nous devons inverser cela. Pour toute entreprise, la culpabilité est présumée tant qu’elle n’a pas prouvé l’absence d’impact de ses activités sur l’environnement. Nous devons nous assurer qu’elles ne pourront avoir lieu qu’une fois que cette preuve a été établie. Cela s’appelle le principe de précaution et il n’est pas appliqué assez souvent. Comme tout changement, celui-ci risque de faire du bruit.
Mais rappelez-vous ce qui est en cause : les océans contiennent 97 % de l’eau de la terre, régissent les climats et la météorologie, génèrent plus de 70 % de l’oxygène que nous respirons, absorbent le gaz carbonique, alimentent nos réserves en eau douce grâce aux pluies provenant de leur évaporation, produisent de la nourriture et sont une source fondamentale d’inspiration pour l’homme.
Il ne faut pas s’y tromper. L’océan est la sécurité nationale. Avec plus de la moitié de la population mondiale vivant dans les zones côtières, avec l’accroissement du réchauffement mondial, avec 75 % des stocks planétaires de poissons surexploités ou proches de la limite de la surexploitation, nous ne pouvons pas faire d’exceptions - aucune - et devons utiliser la loi pour protéger le milieu marin.
Pensez à un voyage sur un magnifique bateau en bois qui navigue sur des eaux gelées. Les marins se plaignent car quelques planches de la coque suffiraient à un faire un feu pour les réchauffer. Alors ils les prennent, une planche après l’autre. Nous connaissons la suite. Le bateau coule. Nous ne pouvons pas « brûler » nos lois pour nous sentir temporairement plus en sécurité.
Le 11 septembre a provoqué un grand changement dans ce pays. Il a suscité de grandes peurs et la création d’une nouvelle agence pour la sécurité de la patrie. Nous devons nous souvenir que notre sécurité dépend en grande partie d’un environnement sain et de nos ressources naturelles. Le 11 septembre a été un événement violent et unique aux Etats-Unis. Nous savons qu’au fond des océans, des évènements désastreux se déroulent les uns après les autres et nous devons créer une nouvelle agence pour empêcher ces catastrophes.
Enfin, je choisirai pour cette nouvelle ère de l’exploration une comparaison empruntée au monde médical. Nous savons aujourd’hui que notre monde est un seul système, un seul organisme dans lequel tout est lié. Nous devons considérer que toute tentative d’exploitation des ressources océaniques doit respecter le principe « avant tout, ne pas détruire ». Des technologies anciennes, comme les sonars à basse fréquences utilisés par la marine et dangereux pour la vie marine, doivent êtres abandonnées au profit de technologies nouvelles qui préservent le système océanique que nous tentons de mieux comprendre. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous retrouver un jour avec uniquement des créatures marines enfermées dans des bouteilles de formol et des océans vidés de toute vie.
Pensons à l’histoire de ce bateau naviguant lors du déluge vers une destination inconnue afin de permettre à toutes les créatures embarquées à son bord de survivre. À cette époque, comme aujourd’hui, les eaux montaient. Noé a mené son arche et a tenté l’impossible – voyager sur l’océan pour mettre toutes les formes de vie sur terre à l’abri. Il a réussi. Au cours de nos explorations, nous devons savoir que nous sommes chargé de la même mission extraordinaire.
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